jeudi, mai 25, 2006

1. Choisir d’être gay ?

LE BLOG DE JONATHAN




Une attente lancinante :

Choisit-on d’être gay ? A première vue, non, si j’en juge par mon cas. Depuis mon enfance, bien avant ma puberté, j’ai été attiré affectivement par certains de mes camarades garçons. C’étaient bien plus que des sympathies, de vraies passions amoureuses, celles qui vous rendent affreusement malheureux en l’absence de l’être aimé et qui, en sa présence, vous donnent des sueurs froides et vous rendent les genoux flageolants. Ces amitiés passionnées à un âge si précoce seraient-elles donc le signe que je suis né gay, comme on naît brun ou blond ? Dans ce cas, que cela me plût ou non, je n’aurais eu qu’à m’accepter comme je suis. C’est ce que l’opinion dominante dit aujourd’hui.

A l’adolescence cet attrait affectif s’est inévitablement surchargé d’émotions érotiques. Je rêvais, au sens propre et au sens figuré, de tel ou tel garçon de mon entourage. Mais c’était toujours un ami pour qui je ressentais, non seulement une attirance, mais aussi une vive sympathie. Comme je pressentais qu’il n’avait pas la même inclination affective que moi, il n’était donc pas question pour moi de lui dire les sentiments qu’il m’inspirait. Je nous imaginais néanmoins dans les bras l’un de l’autre, dans une intimité de caresses et de baisers, avec une jouissance procédant de la tendresse plutôt que du plaisir sexuel comme tel. En effet, physiquement, ce n’étaient jamais ses parties sexuelles qui m’attiraient, mais son torse, contre lequel je désirais me serrer, ou son cou, au creux duquel je rêvais de me blottir.

J’aurais pu facilement, à cet âge où les garçons découvrent leur sexualité un peu n’importe comment, trouver des partenaires de jeux sexuels parmi mes camarades. Mais ce n’est pas sans malaise que je voyais certains se livrer entre eux à des parties de plaisir, qui me repoussaient d’autant plus que je n’y devinais aucune affection. Je savais que je ne la trouverais pas sous ces pulsions sexuelles débridées par l’adolescence. Quant à moi, je ne désirais que ceux que j’aimais et je ne pouvais aimer d’amour que ceux pour qui je ressentais une intense amitié de cœur et d’esprit. Cela ne facilitait pas ma situation.

Par la suite, comme jeune adulte, mon dilemme a continué. Je n’ai jamais « flashé » sur un garçon en raison de sa beauté corporelle. Je n’avais pas, à propos de celle-ci, ni type ni canon a priori. Je ne me suis donc jamais retourné dans la rue sur un bel homme. En revanche un regard croisé par hasard pouvait me faire chavirer le cœur. Ce n’était pas la beauté d’un corps, ni même la beauté de ses yeux qui me touchait, mais ce que le regard exprimait du plus secret de la personne. C’était soudain comme si je devinais ce qu’elle avait d’unique et cela m’attirait irrésistiblement et soulevait en moi le besoin impérieux de la rejoindre pour la connaître et, si possible, de l’aimer. Qu’y avait-il dans ces regards pour exercer sur moi une attraction si impérieuse ? J’y percevais toujours comme une mystérieuse blessure laissant entrevoir une enfance inachevée, parfois meurtrie. A chaque fois je plongeais corps et biens dans la béance d’un tel regard. Souvent la voix se joignait à lui. C’était toujours la voix de quelqu’un qui parlait doucement, posément, comme un enfant sage qui murmure son secret à un ami. Ces rencontres étaient aussi précieuses que rares et elles me bouleversaient si profondément que je restais à chaque fois interdit et paralysé devant celui qui m’attirait consciemment ou inconsciemment et qui peut-être même m’attendait. L’une ou l’autre de ces rencontres aura sans doute avorté simplement parce que j’étais tétanisé intérieurement. Qui peut le dire ?

Le fait est qu’une grande solitude de cœur pesait sur moi. C’est à ce moment que j’ai commencé à écrire, car je ne pouvais exprimer ma détresse intérieure que sous un mode littéraire. Au même moment cependant je découvrais qu’il existait, dans l’anonymat de la grande ville, des lieux où d’autres hommes, esseulés comme moi, se cherchaient comme à tâtons. J’y allais épisodiquement dans l’espoir d’y trouver, sinon l’âme sœur, du moins un cœur aussi désemparé que le mien. Je remarquais cependant à ma grande surprise que les habitués de ces lieux ne se regardaient qu’en se suivant du coin de l’œil, se croisaient de manière furtive en silence, faisant comme s’ils ne se voyaient pas. Dans la pénombre des lieux clos, ils étaient prêts à livrer leur organes sexuels pour les plus invraisemblables gymnastiques, mais ils manifestaient une réticence quasi invincible à donner leur visage et leurs mains, leur regard et leur tendresse. Tout se passait comme si un code non-écrit leur interdisait, au milieu de cet étal de viande humaine, d’entrer dans une relation de personne à personne susceptible de déboucher sur un échange, une amitié, un amour véritable. J’étais d’autant plus dérouté que quelque chose me disait qu’ils étaient néanmoins venus là avec au fond du cœur la même attente que moi. J’étais personnellement incapable de les rejoindre dans leur ébats sexuels, dans lesquels je ne percevais rien de ce qui m’intéressait vraiment : la tendresse de l’amour. Je sortais toujours de ces lieux encore plus seul et plus triste que je n’y étais entré. C’était vraiment, pour emprunter le titre du beau roman de James Baldwin, Un autre pays : le pays de la solitude.

David ou l’amour d’amitié :

L’amour est soudain venu à moi quand j’avais désespéré de lui. Par une fin de journée d’été j’arrivai dans la maison de campagne qui devait être le cadre d’une semaine internationale d’études universitaires. J’étais pourtant venu là avec des pieds de plomb, comme un automate, en titubant intérieurement à la manière d’un boxeur groggy. J’avais une petite vingtaine d’années et je m’étais laissé prendre quelques mois auparavant dans une dépendance affective envers un de mes camarades de faculté. Je croyais être amoureux de lui. Or, il m’avait fait vivre dans l’angoisse par son comportement instinctivement séducteur. Il avait sans doute besoin de l’image valorisante de lui-même que lui renvoyait le miroir de l’étudiant brillant que j’étais. Il m’avait donc fait subir des hauts et des bas capricieux, au gré de son besoin de séduire. Je m’étais libéré de cet asservissement en rompant d’un coup avec lui, mais de cette déception sentimentale j’étais sorti intérieurement en charpie.

Au seuil de la grande maison de campagne qui accueillait notre groupe d’étudiants, l’amour s’est offert soudain à moi sous la forme du regard bleu de David, qui m’a ouvert la porte vers son cœur. Alors l’enfant que je n’ai jamais cessé d’être a rejoint pour toujours l’enfant qu’il portait encore en lui. En un instant, en plongeant mon regard dans le sien et en reposant en lui, j’ai été reconstruit intérieurement dans la paix, pour toujours. J’ai su que j’étais aimé à un niveau de profondeur tel qu’il me révélait à moi-même d’une manière inouïe et me réconciliait avec l’enfant que j’avais été et que j’avais fui jusque là. J’ai cru en cet amour et j’ai eu aussitôt la conviction qu’il nous était donné pour toute notre vie, mais pas seulement pour cette vie mortelle.

Nous ne nous sommes pas quittés pendant cette semaine d’études et le dernier jour, qui était libre, nous sommes partis marcher ensemble toute la journée dans la campagne environnante. Longuement nous nous sommes raconté nos vies respectives, taraudées l’une et l’autre par cette attente lancinante qui désormais était comblée. Notre attirance réciproque, comme nos affinités d’intérêts, de goûts, de tournure d’esprit et de tempérament, n’auraient pas éveillé en nous un tel amour, s’il n’y avait pas eu d’abord cette indéfinissable rencontre de nos enfances, ces enfances que l’un et l’autre nous portions cachées au plus intime de nous.

Les mots n’ont plus suffi pour dire l’amour et la reconnaissance envers l’autre. Dans cette ferme abandonnée où nous avons dû passer la nuit, les gestes sont donc venus spontanément, avec leur lente liturgie, et le temps en a été comme suspendu. C’était la liberté donnée d’accéder à David dans l’intimité de son corps, non pour le plaisir que j’aurais pu en tirer, mais pour le rejoindre au plus intime de lui-même. La liberté de pouvoir lui laisser en toute confiance me toucher au plus intime à travers tout le mien. Corps rencontré dans sa nudité avec un saisissement presque sacré, moins pour sa beauté que pour sa vulnérabilité livrée entre mes mains avec une telle confiance en mon amour et en mon respect. Pouvoir dire à David, mes yeux dans ses yeux, mes mains dans ses mains, que mon plaisir c’était lui-même et pas quelque jouissance que j’aurais pu obtenir de lui pour la déguster en moi. Sentir par vagues le désir de l’autre monter, s’offrir à lui, puis s’apaiser en accueillant sa tendresse, dans un repos de plénitude libre de l’abattement qui suit l’orgasme. Découvrir avec David, sans honte, dans leur humble beauté, ces pauvres gestes que nous avions l’un et l’autre désirés si longtemps en vain depuis notre enfance : se blottir contre la poitrine de l’ami, l’enserrer dans nos bras, l’embrasser à la base de la nuque, sur les paupières ou aux creux de la main, caresser son visage les yeux dans les yeux, sans cesser de se parler tout doucement. Nous ne pensions même pas à « faire l’amour », comme on dit, nous en vivions comme deux enfants. Un cœur qui aime ainsi saura me comprendre.

Le lendemain il a fallu se séparer, car son année universitaire allait reprendre dans sa belle ville lointaine. On s’est promis qu’il reviendrait étudier chez nous dans un an. Pendant cette année de séparation, coupée par deux inoubliables visites, nous nous sommes beaucoup écrit. Tout au long de ces mois de séparation, chaque semaine, sa lettre comme la mienne nous ont dit à l’un et à l’autre que nous ne nous étions pas quittés. Je guettais, sans pouvoir réprimer un petit tressaillement d’inquiétude, la présence dans ma boite aux lettres d’une enveloppe avec le précieux petit timbre lila. Elle n’a jamais manqué. Ces lettres nous ont permis de nous connaître en profondeur et notre amour en est sorti renforcé.

Nous nous sommes retrouvés l’été et nous avons passé quinze jours de vacances au bord de la mer chez mes parents. Pour eux, il était mon meilleur ami, ce qui se trouvait être parfaitement vrai. Il nous ont donc donné une même chambre avec deux lits jumeaux. Nous passions une grande partie de nos journées sur une plage méditerranéenne, dans un contexte de sensualité diffuse. Poussés, non par la tendresse, mais par la curiosité face à l’inconnu et par les pulsions charnelles propres à notre âge, nous avons fait ensemble l’expérience de la sexualité partagée. Celle-ci ne nous était-elle pas promise par la culture et par la mentalité dominantes comme le sommet de la communion entre deux êtres ? Certes nous l’avons vécue selon les modalités de respect et de délicatesse les plus favorables à cet amour d’amitié qui habitait nos cœurs. Et pourtant, nous y avons assez vite découvert que le mécanisme de la recherche de la jouissance entre deux hommes jouait en définitive contre l’amour d’amitié qui nous unissait. Nous avons pressenti qu’en nous servant l’un de l’autre comme partenaires dans la recherche du plaisir sexuel, chacun risquait, par suite du repli sur soi qu’implique inévitablement la jouissance et du dessèchement du cœur qui s’ensuit, de perdre tôt ou tard l’autre comme ami. De fait, la spirale de la recherche toujours plus poussée de la jouissance s’est révélée générer en nous une frustration affective susceptible d’exaspérer la pulsion sexuelle jusqu’à la violence et le sado-masochisme. Cette prise de conscience nous a réveillés d’un coup et c’est dans la joie d’une libération que nous avons choisi, afin de garder l’amour de l’autre, la voie de l’amitié pour y couler notre tendresse. Libérée de la servitude de la sexualité, celle-ci s’est de nouveau épanouie comme avant.

David et moi, deux hommes amoureux qui ne font cependant pas l’amour au sens habituel du terme, étions-nous gays ? La question s’est posée avec acuité quand il a fallu envisager notre avenir. Allions-nous adopter le modèle du couple homosexuel que proposait déjà alors le milieu gay ? Nous n’y inclinions pas. Depuis le début nous nous sommes aimés en tant qu’amis, appréciant l’autre dans sa différence et dans son autonomie de vie (enracinement géographique et culturel, histoire familiale et professionnelle), dans son passé mais aussi bien dans son présent et dans son avenir. Demander à l’autre d’y renoncer, ce n’était pas à nos yeux l’aimer plus, c’était vouloir fondre nos deux vies en une vie conjugale. Les couples gays que nous croisions ne nous faisaient pas envie. Nous les voyions tantôt se surveiller du coin de l’œil quand ils étaient invités, tantôt devenir le double l’un de l’autre par leur allure, ou jouer inconsciemment à Monsieur et Madame. Tout cela nous semblait assez tristement grotesque. Ceux qui ne voulaient pas dépasser leur désir fusionnel explosaient dans des affres pitoyables. Ceux qui tenaient plus longtemps se résignaient aux trahisons réciproques, quand ils ne draguaient pas de conserve dans les lieux de rencontre gays. Non, nous ne voulions pas voir notre amour devenir une telle caricature.

Je voulais, au nom même de mon amour pour lui, laisser David libre de retourner, à la fin de ses études universitaires, vers son pays, pour y donner sa fécondité humaine dans son milieu et dans sa culture. L’éloignement réciproque comportait certes un arrachement douloureux, mais il nous semblait préférable à la dégradation de notre amour dans une vie de couple artificielle puisque privée de la complémentarité conjugale et de la fécondité familiale. Par amour pour son ami chacun de nous acceptait de renoncer à revendiquer un droit quelconque à le retenir pour lui. La dernière année où nous avons vécu dans le même lieu, nous en parlions souvent ensemble. Chacun voulait que l’autre puisse donner son fruit dans la vie qui était la sienne. Ce renoncement à posséder l’autre était à nos yeux la meilleure garantie d’un amour durable, parce qu’assez fort pour aimer l’ami dans la réalité qui le fait différent de nous. Il nous semblait aussi que c’est en assumant, chacun dans sa vie, notre part de solitude que nous pourrions donner à l’autre le meilleur de nous-même et non pas la banalité d’un quotidien sans fécondité familiale.

Il nous a fallu aller jusqu’au bout de cette exigence. Renoncer à posséder l’autre exclusivement, comme un conjoint, implique que l’on soit prêt aussi à accepter qu’il puisse aimer un jour quelqu’un d’autre dans une relation d’amitié semblable. Semblable, mais non identique : si chaque personne est singulière et irremplaçable, chaque amour est unique dans la relation d’amitié originale qui lie deux êtres. Cet acquiescement ne nous apparaissait donc pas comme une résignation à une « infidélité » de l’ami, mais comme un abandon confiant de notre amour entre ses mains. La fidélité que nous voulions nous promettre était la fidélité d’une amitié indéfectible, non celle d’une possession exclusive. C’est ce que nous avons fait. Bien des années ont passé depuis ce choix que nous avons fait à l’aube de notre jeunesse. Nous avons connu depuis lors un amour durable, qui s’approfondit à travers l’épreuve de la distance et même à travers celle de l’amour pour quelques autres amis.

Sommes-nous gays, nous et nos autres amis qui aiment d’amour comme nous ? Nous avons, certes, le même conditionnement affectif que ceux qui se déclarent gays, et en ce sens nous les reconnaissons comme nos frères. C’est un conditionnement homosexuel, en ce sens qu’il nous incline affectivement en priorité vers une personne du même sexe, mais pas en ce sens qu’il nous vouerait nécessairement à avoir de relations sexuelles avec elle. Nous ne voyons donc pas pourquoi nous aurions « à assumer notre homosexualité » au second sens de ce mot qui implique à nos yeux un choix libre portant sur le sens de la vie et le vrai bonheur à long terme. Il nous faut donc reconnaître qu’en effet nous ne sommes pas gays, n’ayant pas voulu le devenir. En effet, nous n’avons pas fait comme eux le choix d’un amour impliquant la possession affective et sexuelle de l’autre et visant à bâtir avec lui une relation exclusive de type plus ou moins conjugal. Notre chemin exige de renoncer à des rêves et des fantasmes fusionnels que nous avons vu souvent très enracinés aujourd’hui chez ceux qui ont notre conditionnement affectif. Il nécessite donc un acte de courage pour braver l’opinion dominante, laquelle prétend s’imposer à la société comme la seule vraie ; mais il s’est révélé être en définitive, pour nous et pour les amis que nous avons rencontrés sur cette même route, un chemin d’amour heureux, paisible et ouvert à d’autres.

12 Comments:

Anonymous Anonyme said...

Jonathan,

Je viens de lire ton témoignage. C’est beau. Très beau. Tu m’impressionnes… Peut être qu’au fond de moi je voudrais être capable d’écrire de si belles choses. Tu sais, de ces choses qui apportent une lumière sur tout et te font un chemin digne, clair. Mais je n’ai rien de tout ça, Jonathan, et en relisant ton blog j’ai même eu envie de pleurer de ne pas pouvoir le faire, ni même le penser. Moi je suis de ceux qui se retournent derrière un homme, qui seraient capables de le suivre n’importe où si quelque chose, que je commence à entrevoir, ne me retenait pas au dernier moment. J’ai alors dans la gorge une amertume que tu ne sais pas… C’est comme ça que j’ai envie de pleurer. Et, à propos de ce beau regard bleu dont tu parles, qui t’a sauvé – n’est ce pas ? –, moi je sais comment et pourquoi on peut garder le sien sombre et baissé ; moi je sais… Tu veux que je te raconte ? Je ne sais pas écrire comme toi. Alors je vais te donner quelques images : celles que je garde au fond de moi et qui restent des pierres plantées dans mon enfance. Parce que je dois te dire que j’ai cherché ! J’ai terriblement cherché à comprendre pourquoi moi j’étais capable de repérer la moindre beauté d’homme, le moindre « air d’homme » pour m’en repaître sans savoir au juste de quelle nourriture je suis d’abord affamé, si même quelque chose de cette fringale pourrait être une nourriture ! J’ai cherché, à me faire battre le cœur tout seul comme ça en plein rue !

Le jour où j’ai eu si peur de cette faim c’était à Rome. Jusque là j’étais comme tous ceux qui avant les repas ont un peu mal au ventre. Une beauté, un homme, un contour d’homme et hop, mon cœur qui lâche, tombe en moi comme dans un avion ces trous d’air qui nous chavirent. Rien de plus. Mais là à Rome ! Je suis dans la rue Calfionni où les magasins d’antiquaires se succèdent les uns aux autres. Une très belle marqueterie de marbres et de pierres dures me retient. C’est presque l’heure qui marque la fin du jour, la descente des lumières. A Rome c’est inexprimable. C’est encore la lumière et ce ne l’est plus déjà. Dans la vitrine des reflets passent. Ils jouent dans la complexité des marbres. C’est extraordinairement beau. Je n’ai jamais vu qu’à Rome ces élans fruités du soleil couchant qui coulent comme les pépites d’Afrique dans le godet du joaillier. Je ne me souviens plus très bien à quel moment j’ai reconnu l’autre reflet : il est derrière moi. C’est une grande stature d’homme. Il se penche et cherche à voir. A peine me suis je retourné qu’il me regarde lui-même comme je ne saurais le dire. Ce n’est pas son regard, ce n’est pas son visage, c’est quelque chose que je ne sais pas dire : une forme d’homme, une présence d’homme si entière ! J’en serais presque enveloppé. Je voudrais immédiatement m’en envelopper comme d’un vêtement ! Mon cœur s’est horriblement arrêté. Je suis capable de tout. Une force que je n’ai jamais connue m’extirpe de cet instant, de ce lieu. Je pars. Je veux respirer ! Je ne veux pas me noyer ! Je pars ! Je dois être blanc comme un linge ; ou bleu comme un cadavre qu’on ressort de l’eau. Ah je dois être beau à voir et mes jambes qui me portent à peine tant elles tremblent ! J’ai rejoint l’angle de la rue. Je ne sais plus où je vais, ni où je suis. Je me retourne. Y a t-il encore un rivage ? Il me suit. Il fait de grandes enjambées calmes qui tranchent avec mes pas de chat qui ne sait où trouver la porte cochère pour se cacher. Des jambes longues, massives. IL avance, lui. Je suis pris. Je ne peux plus bouger. Une autre vitrine. Je vais m’y accrocher. Respirer. IL est là. Il s’arrête exactement derrière moi. Son souffle est sur mon cou. J’ai envie de crier quelque chose ! Je ne sais pas quoi ! Et comme il me susurre quelques mots en italien, que je suis soudainement rendu incapable de comprendre, moi qui parle l’italien avec bonheur, je ne suis plus qu’une galopade dans la rue !

Le soir dans ma chambre d’hôtel j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Ne me demande pas pourquoi, je n’en sais rien. J’ai pleuré d’avoir perdu cette figure d’homme dont il m’a semblé rejeter une trace à jamais d’un quelque chose à néanmoins vivre que je ne saurais jamais ! J’ai pleuré comme lorsque la première fois de mon adolescence j’ai compris que j’étais laid et que mon corps à jamais garderait cette gangue d’enfance qui l’éloignait plus encore du monde des hommes auquel pourtant j’appartiens ! Tu ne sais peut être pas ce que c’est d’être laid ou se croire laid ce qui est la même chose ! Mais mieux, tu ne sais peut être pas ce que c’est que de se savoir homme, sans savoir comment l’être, comment le devenir ! J’ai toujours pensé que c’était le rôle d’un père que d’assurer cet apprentissage à ses fils : lui apprendre à manier des outils, qu’ils soient des stylos ou des haches, lui apprendre à parler aux étrangers, lui dire qu’il y réussit de mieux en mieux, l’encourager, le fortifier, le tenir dans la nuit, le faire traverser ce qui l’effraie, lui donner du muscle quoi ! Mon père à moi, agent de change a passé son temps dans les avions. J’ai adoré collectionner ses photos ! J’en ai beaucoup. Il a un visage d’homme, un silhouette d’homme. Et ma mère l’a aimé, l’aime encore bien sur. J’aurais aimé lui ressembler. Avoir cette largeur de poitrine, ces bras vigoureux que je n’ai jamais vu que de loin. Il n’a jamais eu le temps d’autre chose… le pauvre. Pouvait-il faire autrement ?

Ma mère a souffert de ses absences et un jour j’ai ressenti cette stupeur d’être pour elle celui qui l’entendait, qui serait son écoute singulière, pour une raison mystérieuse que je ne saurais jamais entièrement. Peut-être parce que de tous mes frères et sœurs je suis celui qui ai été le plus fragile ? Nourrisson j’ai été entre la vie et la mort, je sais bien. Plus tard j’ai vu, j’ai compris que j’en garderai ce dos voûté, ces jambes tordues, ces bras maigres aux doigts qui n’en finissent plus. Rien d’un homme. Ma mère se proposait sans mot de continuer de protéger l’enfant de son angoisse. Tu sais, j’ai eu d’autres choses difficiles : un eczéma chronique. Dès l’âge de 13 ans j’en ai été envahi. Dans le dos surtout. Un jour en pension, comme nous avons cours de gym, il est question d’aller à la piscine. Non ! Je ne veux pas ! Mais je n’y coupe pas. Nous sommes tous dans le vestiaire, où mes camarades se déshabillent. Tous sont des garçons qui ressemblent à des garçons avec des jambes de petit homme, des bras plus ou moins gonflés de muscle et des arrogances sans mal. Je regarde à la dérobée leur peau tendue sur des dos impeccables où tremblent des ondes de force. C’est beau comme une main. Je me déshabille moi-même lentement. Le plus lentement du monde. Certains ont déjà bondi et je les entends crier dans des claques de rires et d’eau. Leur joie résonne. Je ne bouge plus. Peu à peu le vestiaire se vide. Je suis là en maillot de bain, avec mon dos collé au mur. Je ne bougerai pas ! Je neveux pas. Au bout d’un quart d’heure, le professeur de gym entre. Il ressemble à mon père. Je voudrais….je voudrais….mais il s’approche furieux, le regard noir.
« -Alors ! C’est pour aujourd’hui ou pour demain ? »
Je voudrais… J’ai envie de pleurer. Les larmes remplissent mes yeux. IL s’approche comme jamais mon père, me semble-t-il, s’est approché. Il a les poings sur les hanches. C’est un homme en face de moi et qui me submerge de lui-même ! Je vais me noyer ! Il avance sa main pour me saisir par l’épaule. Mon dos est si rond, si voûté qu’il voit immédiatement le sang qui a fait des plaques brunes et qui me démangent tant que presque tous les soirs je dois changer de maillot. Il se penche alors sur mes affaires. Il trouve ma chemise. Alors, se baissant légèrement, il me la tend et dans un souffle rauque comme sans doute doivent parler les hommes quand ils sont doux :
« -Rhabille-toi…. Rentre si tu veux… »
En t’écrivant cela je vois sa silhouette partir et rejoindre les braillards dans l’eau. Oh comme j’aurais aimé me jeter dans ses bras ! Il ressemblait tellement à un homme ! Tellement à mon père. Il s’appelait Monsieur Chabert. Il avait un grand regard noir. Il était très grand et large comme des bras. Mais je ne serais pas complet si je ne te parlais de ses autres bras qui mystérieusement une après midi de mon enfance m’ont sauvé ! Oui j’ai été sauvé ! J’aurais dû mourir là, une fois encore.

C’est un après midi d’été. Je suis seul avec ma mère au lac et l’une des mes petites sœurs. Elle nous a fait beaucoup jouer avec de sa part ce mélange de prudence et d’audace qu’elle sait alors si bien doser. C’est l’heure du départ. Je suis changé le premier. Je ressors de la cabine avec mon short blanc et ma chemisette blanche, coiffé, chaussé. Elle prend ma sœur pour son tour et me recommande de ne pas bouger de la plage, d’un lieu précis que je sais infranchissable : une aire dessinée par nos serviettes étendues. Mais en face de moi, le ponton s’ouvre, large, facile, ruisselant de la lumière d’un lac qui s’éteint. Je ne sais pas pourquoi j’ai quitté le lieu. Mais je me vois si bien sur ce ponton qui s’avance loin au large. La réalité était probablement moindre, mais c’est ainsi que ma mémoire l’a gardée. J’ai atteint le bout du ponton. Je revois les lames de bois qui brillent au soleil couchant. L’eau qui clapote sous elles. Je m’approche. Mais c’est déjà trop tard ! Pris par ce jeu de lumière, je n’exerce plus aucun contrôle sur mes pieds qui s’accrochent alors facilement l’un à l’autre et je tombe. Il doit y a avoir quatre mètres de fond et je ne nage pas encore suffisamment bien pour ne pas me noyer ! C’est alors que je vois des bras me saisir ! Je me débats ! Je le sais je m’en souviens ! C’est un homme qui me prend. Il me prend, il me tient ! Il me tient surtout la tête hors de l’eau et tout mon torse le plus haut possible. Je sais sa tête pleine d’effort et de calme. Son visage planté dans le mien. Il me reposera non pas sur le ponton mais sur la plage, dégoulinant, puis disparaît. Ma mère sort en m’entendant pleurer, ma sœur à la main. Elle est furieuse et pense que ni plus ni moins je suis tombé sur le rivage de tout mon long. A aucun moment elle n’imaginera ni ne saura ce qui s’est réellement passé. Elle m’emporte dans les serviettes et moi, calmé dans leur chaleur… je cherche à l’horizon la trace de l’homme qui me prit, me sauva, mais en vain. Je garde en souvenir à plus de vingt ans de cette histoire secrète, l’odeur de l’eau sur sa peau, le reflet étincelant comme d’une rosée sur son visage et ses cheveux noirs….le contact mural de ses bras….ce sentiment étonnamment simple de vivre encore et d’avoir été sauvé sans que nul n’en sache rien. En partant, nous avons repris la route qui longe longtemps le lac. Je me suis retourné tant de fois ! J’aurais tant voulu revoir cet homme aux mains larges ! Je me suis tellement retourné !

Aujourd’hui j’ai beau avoir 25 ans, je me retourne encore, tu vois… et il semble que je me retournerai toute ma vie. Tu as de la chance de ne pas le faire. Car je sais, moi, que ce que je regarde fuit comme l’eau dans la rivière : la beauté, la puissance d’homme, tout ce matériau d’homme qu’on ne m’a jamais donné ni appris, j’entrevois qu’il n’est pas là. Que ce n’est pas de me laisser fasciner par les enveloppes qui me donnera la certitude tant désirée. Mais j’en suis encore là : pas une trace d’homme sans que je cherche à l’envisager pour imaginer peut-être avoir la chance un jour de m’en revêtir et dire enfin, sûr, sans peine, sans souffrance inutile : je suis maintenant un homme ! Je sais ! Je sais faire ! Je sais l’être moi aussi ! Et ainsi, peut être te rejoindrai-je, Jonathan, dans tes nobles motivations : devenir un homme parmi les hommes sûr enfin qu’aucune enveloppe n’existe si ne bat sous elle un cœur prêt à se donner… C’est peut être le premier pas que je ferai, Jonathan, pour commencer de croire que je ne suis pas plus laid qu’un autre laid…..et que simplement, je manque d’amour et ose le dire…

Dominique

10:13 PM  
Anonymous Anonyme said...

Ouuups j'oubliais, vous pouvez aussi me joindre par mail e_anspach@hotmail.com
Merci encore

6:59 PM  
Anonymous Anonyme said...

Bonjour Jonathan,
Je m'appelle Ted Anspach et je suis journaliste réalisateur.
Je travaille actuellement à la réalisation d'un documentaire de 52 minutes pour ARTE ayant pour sujet "naît on homosexuel ou est ce qu'on le devient?"
Ce documentaire sera diffusé dans le cadre d'une soirée Théma sur "l'inné et l'acquis" en Février.

Je m'intéresse particulièrement aux personnes homosexuelles qui se posent ou se sont posé la question lors de leur parcours.
J'aimerais à travers des témoignages humains que des personnes concernées de générations et d'univers différents nous livrent leur point de vue sur la question chacun avec son regard, sa sensibilité. Et ce, que l'homosexualité soit pour ces personnes quelque chose de bien vécu ou pas.
cette question impliquant bien évidemment celle d'un changement possible ou non pour les personnes qui le vivent mal.
Je suis tombé sur votre blog au cours de mes recherches et votre témoignage m'a beaucoup interessé.
Pourrions nous convenir d'un rendez vous téléphonique ou d'une rencontre en fonction de vos disponibilités ?
Notre entretien serait dans un premier temps anonyme il s'agit uniquement d'une prise de contact.
Vous pouvez me joindre à la société de production à Paris au 01 44 54 25 80.
Ou directement sur mon portable au 06 17 33 82 46.
Ou sinon n'hésitez pas à me laisser un numéro où vous joindre avec l'heure à laquelle je peux vous contacter sans trop vous déranger.
e_anspach@hotmail.com
Avec tous mes remerciements pour votre aide.
Très cordialement
Ted

7:02 PM  
Anonymous Anonyme said...

salut en fait moi je vis tres tres mal mes attirances alors ca pourrait m aider ke toi ki accepte ca me parle ... voici mon msn:lifehard@hotmail.com
mercii

8:56 PM  
Anonymous Anonyme said...

J'espere de trouver un homme comme toi ici a Mexico pour parler.
Tous les hommes avec j'ai essaie de parler a cause de ces choses, tous ils ont voulu rien que sexe, ca c'est triste.
J'attendrai. M'a fait du bien trouver ton blog. Merci.

4:46 AM  
Blogger LE GAY SAVOIR said...

Un autre point de vue d'un gay réac, mon petit coeur !
http://legaysavoir.blogspot.com/

4:44 PM  
Anonymous Anonyme said...

Yes if the truth be known, in some moments I can bruit about that I acquiesce in with you, but you may be making allowance for other options.
to the article there is quiet a suspect as you did in the downgrade publication of this solicitation www.google.com/ie?as_q=no.1 dvd ripper 7.1 ?
I noticed the axiom you have not used. Or you functioning the pitch-dark methods of helping of the resource. I take a week and do necheg

3:24 PM  
Anonymous Anonyme said...

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